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Itinéraire
de l'opposant politique
J'ai
eu mon BEPC en juin 1962, et j'ai quitté le séminaire
comme je suis entré. C'est-à-dire sans trop savoir
pourquoi mon père m'y avait conduit. Un jour, alors que je
venais de donner un cours de musique à des jeunes gens, mes
amis Boniface Dagri, Koudougnon Ballet, Lavry Bernardin me retrouvent
chez moi et me disent :
- "On quitte le séminaire. Nous allons à Abidjan
pour rentrer au Lycée Classique.
- Je viens avec vous, leur ai-je répondu."
C'est
ainsi que je suis allé prendre mes dossiers et que je me
suis rendu à Abidjan. C'était en 1962 : une grande
aventure. Et quelle aventure !
Au Lycée Classique, venant d'un établissement privé,
j'ai passé la première année à l'externat.
Il fallait d'abord effectuer un an à l'externat, obtenir
une certaine moyenne en classe avant de se voir attribuer une bourse
d'études.
En 1963, je passe en classe de 1ère. Je suis boursier et
je suis à l'internat. Cette année-là est, pour
mes amis lycéens et moi-même, un moment de grand trouble
car nous apprenons l'arrestation de certains ministres pour participation
à un complot.
Trois
ans après la proclamation des indépendances, ces ministres
représentaient des "demi-dieux" pour les adolescents
que nous étions. Nous pensions qu'ils étaient intouchables.
S'ils étaient arrêtés, cela voulait dire qu'ils
avaient effectivement participé à un complot. Il faut
dire que nous n'avions aucun élément pour croire le
contraire. À cela il faut ajouter que nous n'avions ni conscience
critique, ni conscience politique. L'atmosphère sociale,
qui était plus ou moins lourde, traduisait simplement le
fait que les "demi-dieux" n'étaient que de simples
individus et qu'il n'y avait pas d'hommes intouchables.
En juin 1964, j'arrive en vacances dans mon village, après
avoir passé le concours France-Afrique, un concours organisé
par le Ministère français de la Coopération
pour les jeunes des classes de terminale, de première, de
troisième, et du CM2.
Cette année-là, j'avais été un des lauréats.
D'autres l'avaient été avant moi, tels Akoto Yao,
Allassane Salif N'Diaye, Dominique Kangah.
Je devais donc aller en France dans le cadre du prix que je venais
d'obtenir, quand mon père fut arrêté en ma présence,
pour complicité dans un complot. Au moment où il allait
être embarqué dans la voiture des gendarmes, il m'a
dit :
- "Ce complot n'existe pas. Si moi, Koudou Paul, qui ne suis
rien, qui n'ai fréquenté l'école que jusqu'au
cours élémentaire deuxième année, on
m'arrête, c'est que ce complot n'existe pas !"
Suivront les arrestations de Gris Camille et de nombreuses autres
personnes originaires de la région de Gagnoa. Celle de Gris
Camille, notre oncle, a été un choc dans la famille
de ma mère. Elle en a beaucoup souffert, ainsi que ma grand-mère.
D'ailleurs cette dernière en est morte
.
Cette arrestation intervient alors que je n'avais même pas
de quoi payer mon ticket de transport pour arriver à Abidjan,
où j'étais attendu pour aller en France. C'est grâce
à la générosité de l'épouse du
directeur de l'école de Gagnoa, une institutrice, Madame
Bamba qui m'a offert cinq cents francs que j'ai pu regagner Abidjan.
Revenu de ma colonie de vacances, je me suis trouvé confronté
à un vrai problème. Je devais aller en terminale,
tandis que ma sur Jeannette entrait en classe de troisième,
à Bouaké. Mon père était en prison,
ma famille était démunie. Elle n'avait rien, moi non
plus. Mes autres demi-frères, n'en parlons pas ! J'ai alors
décidé de quitter l'école pour être instituteur
dans les écoles privées, puisqu'il était un
peu tard pour chercher un emploi dans les écoles publiques.
Des amis m'ont conseillé de ne pas abandonner. Il s'agissait
pour moi de me battre pour obtenir le baccalauréat, ce qui
aurait pour conséquence l'octroi d'une bourse d'études
supérieures.
Parmi ces amis, je me plais à citer Dominique Kangah qui
a toujours joué à mes côtés un rôle
positif et Auguste Denise Georges, "compagnero, vecino."
C'est ainsi que l'on s'appelait. Nous avions un orchestre, "Les
Joyeux Compagnons du Lycée", dans lequel il chantait
avec N'Doly Boni. Ils m'ont beaucoup entouré de leur amitié.
J'ai terminé l'année scolaire, obtenu le Bac et la
bourse.
Je
suis allé à l'université, orienté en
lettres classiques pour être professeur de français,
latin et grec. J'y ai passé une année de propédeutique
à l'issue de laquelle j'étais admis à poursuivre
mes études à Lyon.
Les choses s'annonçaient bien pour moi car j'allais profiter
des grandes vacances de cette fin d'année scolaire 1965 pour
effectuer un voyage d'études aux Etats Unis d'Amérique
offert par l'Ambassade des USA.
Avant de m'y rendre, j'avais décidé de passer quelques
jours dans ma région pour revenir aux sources. Et je me suis
fait emprisonner par Ayémou Noué, le sous-préfet
de Ouragahio.
Le 7 août, jour de la fête d'indépendance, il
avait organisé un match de football qui opposait deux villages
de la région, dont celui de ma mère.
L'équipe du village de ma mère remporte le match.
Le sous-préfet refuse de lui remettre la coupe, mécontent
parce que l'équipe qu'il soutenait avait perdu. Il s'en est
suivi des bagarres. Il nous a fait tous arrêter et envoyer
en prison à Gagnoa. On a dû y passer une vingtaine
de jours.
Je me souviens très bien de cet épisode de la prison.
J'apprenais par les avis et communiqués diffusés à
la radio, l'invitation qui m'était faite d'aller retirer
mon billet à l'Ambassade des Etats-unis.
J'ai raté ce voyage à cause de ce sous-préfet
zélé que je n'ai d'ailleurs plus revu.
À la fin des vacances, je me suis envolé pour Lyon
où j'ai rencontré deux personnes qui m'ont marqué.
La première est une jeune fille, Jacqueline Chamois, qui
est devenue ma première épouse, et avec laquelle j'ai
eu mon fils aîné Michel Gbagbo.
La seconde est Gérard Colomb qui est devenu par la suite
un ami. Il est aujourd'hui le maire de Lyon.
À Lyon où j'étais inscrit pour étudier
le latin et le grec je me suis rendu compte que ces matières
étaient très éloignées des préoccupations
africaines ainsi que des préoccupations politiques ivoiriennes.
C'est très exaltant de parler du Péloponnèse,
mais cela ne m'enseignait rien sur la vie politique de l'Afrique
et de la Côte d'Ivoire.
C'est à partir de là que ma carrière politique
s'est précisée d'autant, que j'avais commencé
à assister à des réunions africaines en France
et à des réunions de Français faisant de la
politique. J'ai donc décidé d'étudier l'Histoire.
J'ai écrit au ministre de l'Education Nationale pour lui
signifier ce changement d'orientation. Il m'a indiqué qu'il
fallait dans ce cas revenir en Côte d'Ivoire. Jacqueline et
moi nous sommes mariés et sommes rentrés au pays.
En
septembre 1970 j'ai 25 ans. Je débute ma carrière
d'enseignant, et je suis professeur au Lycée Classique.
Il faut savoir que nous étions 110 professeurs dont dix de
race noire, huit Ivoiriens, une Nigériane, un Antillais et
Mory Doumbia, qui était le premier proviseur noir au Lycée
Classique,
J'étais un enseignant un peu atypique. Je ne me rendais pas
souvent dans la salle des professeurs car je préférais
être dans la cour avec les élèves. Ils m'aimaient
beaucoup. Certains avaient le même âge que moi.
Nous étions pratiquement de la même génération
et jouions ensemble dans les équipes de football.
Lorsque par exemple le censeur a demandé aux élèves
d'élire le professeur principal de leur classe, j'ai été
élu dans quatre classes.
À
cette époque, nous avions dans le programme d'Histoire et
de Connaissance Générale, le partage du monde en deux
blocs. Un jour, je donnais un cours sur le partage du monde.
Après avoir défini les blocs, il fallait trouver des
exemples précis.
J'ai donc parlé du conflit du Moyen-Orient, en disant qu'Israël
était allié du bloc occidental et que l'Egypte de
Nasser et les autres, étaient alliés du bloc soviétique.
C'était le fond de ma pensée. Et cela correspondait
à la vérité de cette époque.
La fille de l'Ambassadeur d'Israël n'a pas tellement apprécié
cela parce que j'avais utilisé le mot impérialiste
pour désigner le bloc occidental. Elle a levé la main
et je lui ai donné la parole.
C'était une très bonne élève, la meilleure
de mes élèves de terminale D. Elle voulait parler
pour défendre l'image de son pays. J'ai refusé en
expliquant qu'en début d'année, j'avais distribué
des sujets d'exposés et qu'elle a choisi d'exposer sur les
conflits au Moyen-Orient. Elle parlera donc à ce moment-là.
Et puis en classe, il n'y a pas deux professeurs, il n'y en a qu'un
seul et jusqu'à preuve du contraire, c'est moi. J'ai continué
mon cours.
Au bout d'un moment elle s'est levée, et a quand même
voulu s'exprimer. J'ai demandé au chef de classe d'aller
chercher Monsieur Astar, le surveillant Je l'ai fait sortir de la
salle, escortée par le surveillant.
J'ai terminé mon cours, et suis rentré chez moi. C'était
un vendredi.
Le lundi, lorsque je suis arrivé au lycée, les élèves
de toutes les classes étaient dans la cour. Ils avaient décidé
de faire une grève générale ! J'ai demandé
le motif, et c'est ainsi que j'ai appris que c'est parce qu'on devait
me mettre aux arrêts.
Le proviseur m'a demandé des explications.
Pendant que je lui faisais le compte-rendu, l'ambassadeur d'Israël
est entré dans le lycée, battant pavillon, ce qui
a eu le don d'exaspérer les élèves qui étaient
déjà surexcités.
Je n'ai pas accepté de le recevoir ne me sentant pas concerné
par cette affaire. On me demande de dispenser un cours. Je le fais.
Si j'estime qu'une élève a une inconduite, je demande
qu'elle sorte de la classe. Je ne vois pas où est le problème.
Est-ce parce qu'elle est la fille d'un ambassadeur qu'il y a un
problème ?
Après le départ de l'Ambassadeur, le ministre de l'Education
Nationale, Lorougnon Guédé me convoque. Il désire
me voir avec le proviseur.
Il nous a reçu, entouré de tous ses collaborateurs
: directeur de cabinet, chef de cabinet, directeur de l'enseignement.
Je n'y comprenais rien.
Ils m'ont posé une question assez incongrue :
- Quel type de cours dispensez-vous ?
J'ai rétorqué que je ne comprenais pas la question.
Le ministre m'a dit alors:
- Vous êtes accusé de donner des cours communistes.
À mon tour, je l'ai interrogé :
- Que veut dire un cours communiste ?"
L'atmosphère était assez électrique.
Mais ce qui est plus grave c'est que pendant ce temps, ils ont ramassé
les cahiers de tous mes élèves des quatre classes
pour vérifier si effectivement je donnais des cours communistes.
De plus, ils leur ont distribué des feuilles pour qu'ils
écrivent ce qu'ils pensent de moi. Ce sont mes élèves
qui m'ont sauvé.
Quand j'ai été convoqué au ministère,
tous les professeurs du Lycée ont décidé d'entamer
une grève pour me soutenir. Ils ne comprenaient pas que le
fait pour un professeur de sortir une élève d'une
salle de classe devienne une affaire d'Etat.
Alors évidemment, j'ai rejoint le mouvement de grève.
Le lendemain, le lycée Sainte Marie, le lycée Technique,
l'Université, se sont également mis en grève,
suivis par toutes les écoles de Côte d'Ivoire.
Le président Houphouët-Boigny, constatant l'ampleur
du mouvement, a délégué le Ministre des Affaires
Etrangères, Usher Assouan, pour m'interroger, interroger
le proviseur, les professeurs et les élèves.
Lorsque ce dernier a rendu son rapport, Houphouët-Boigny pour
calmer le jeu a préféré renvoyer l'Ambassadeur
et sa fille. Les cours ont repris. Quelques semaines après,
j'ai été arrêté et envoyé de nouveau
au camp militaire d'Akouédo.
Mon arrestation correspond aussi à celle des étudiants
N'Dory Raymond, Sangaré Aboudrahamane, Kodjo Richard.
qui, pour protester contre le MEECI, avaient créé
un syndicat différent, l'UCCI à l'Université
d'Abidjan.
Nous
venions d'être arrêtés et incarcérés
encore à Akouédo quand un matin, M'Bahia Blé,
le ministre de la Défense, arrive au camp militaire. Il nous
rassemble tous sur la place d'armes et annonce:
- M. Gbagbo Laurent, votre épouse est une communiste de Lyon.
Nous venons de la renvoyer.
- Avouez que c'est un motif assez cocasse. Comme si communiste de
Lyon était plus dangereux que communiste de Moscou ou de
Pékin !
Elle a été renvoyée sans le sou, avec mon fils
âgé de deux ans, alors qu'elle était enseignante
ici. Je les ai retrouvés deux ans plus tard, quand je suis
sorti de l'armée.
Nous
sommes embarqués pour la garnison militaire de la ville de
Séguéla. C'est là que j'ai connu la plupart
des mes futurs collaborateurs : Aboudrahamane Sangaré, Kadio
Morokro Jean, Kodjo Richard. Je connaissais déjà N'Dori,
mais nos liens se sont renforcés à Séguéla.
Nous avons passé sept mois à Séguéla.
Les étudiants ont été libérés
et nous les fonctionnaires, avons été conduits à
l'Ecole des Forces Armées de Bouaké pour un séjour
de quinze mois.Cela a été une expérience extraordinaire
pour moi. Je découvrais l'armée et tout ce que cela
comporte: les cadres, le fonctionnement, les institutions internes,
etc.
On m'a offert gratuitement, pendant quinze mois, d'être au
plus haut niveau de l'armée, c'est-à-dire là
où tous les cadres militaires passaient.
J'y ai connu le général Robert Guéï, qui
était à l'époque capitaine. Ils ont voulu me
punir et ils m'ont puni parce que je n'étais pas content
d'y être. En même temps, j'ai réussi en m'instruisant,
à transformer cet aspect négatif en aspect positif.
Nous
sommes libérés en janvier 1973. C'est cette année-là
que l'histoire de la Côte d'Ivoire démocratique se
dessine. Je vais vous dépeindre la situation globale pour
que vous compreniez le contexte politique.
Il faut rappeler que déjà en 1969, à Strasbourg,
nous avions créé l'embryon de ce qui deviendra plus
tard le FPI. Nous étions quatre, issus des mouvements clandestins
ivoiriens: Mamadou Traoré, Zadi Zaourou, Assoa Adou et moi-même.
Nos aînés qui avaient étudié en France
et qui étaient opposants au régime d'Houphouët-Boigny
ont créé un certain nombre de mouvements d'opposition,
le PAI (Parti Africain de l'Indépendance) qui avait une section
en Côte d'Ivoire, le MIL (Mouvement Ivoirien de Libération)
qui éditait régulièrement un organe, "le
Pilon." C'était bien entendu des mouvements clandestins
indépendantistes et marxistes.
La faiblesse de ces mouvements résidait d'une part dans le
fait qu'ils étaient dogmatiques, puisqu'il y avait les révolutionnaires
et les non-révolutionnaires, et d'autre part, étant
clandestins, ils avaient forcément une envergure peu significative.
À partir de 1970, ces mouvements vont se saborder et la plupart
de leurs cadres rejoindront le PDCI-RDA. Je dis la plupart ; pas
tous. Certains vont poursuivre le combat révolutionnaire
dans des groupuscules clandestins marxistes-léninistes. C'est
la première donnée qu'il faut avoir en tête.
Le deuxième élément, c'est que depuis 1963-1964,
l'Université d'Abidjan fonctionnait normalement. Il n'était
plus besoin d'aller en Europe pour des suivre des études
supérieures.
Toute la partie oppositionnelle intellectuelle des étudiants
est consommée sur place. Elle s'intègre dans tous
ces mouvements clandestins qui se créent.
Le troisième élément est qu'entre 1969 et 1970
se créent dans le pays des syndicats qui auront pignon sur
rue.
Djény Kobina et Angèle Gnonsoa créent le SYNESCI,
( Syndicat National des Enseignants du Secondaire de Côte
d'Ivoire) D'autres, dont Francis Wodié, créent le
SYNARES, ( Syndicat National de la Recherche Scientifique). Plus
tard, le SYNACASSCI, le syndicat des médecins verra le jour.
Tous ces syndicats étaient autonomes vis-à-vis du
Parti Démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) et de l'Union
Générale des Travailleurs de Côte d'Ivoire (UGTCI)
et revendiquaient leur non affiliation au PDCI et à L'UGTCI.
C'est dans ce cadre que je recouvre la liberté en janvier
1973 avec pour objectif la création d'un grand parti révolutionnaire
qui va prendre le pouvoir à la place du PDCI-RDA. C'est ainsi
que Pascal Kokora, Aboudrahamane Sangaré, Simone Ehivet,
Boga Doudou et moi, nous nous sommes réunis à la "Tour
Golem " fin mars 1982, dans l'appartement n°42 de Pascal
Kokora et que nous avons créé le parti qui sera le
FPI, le Front Populaire Ivoirien.
Tout en assumant mes fonctions de directeur de l'institut d'histoire,
je menais la lutte révolutionnaire et nous cherchions à
expérimenter la voie de la "lutte pour la démocratie"
quand Houphouët-Boigny nous a aidé malgré lui,
en fabriquant le "Complot des enseignants bété"
en 1982. Il n'y avait pas de complot du tout, encore moins de complot
bété.
Qu'est-ce qui s'est passé ?
Le problème avec Houphouët-Boigny est qu'il avait beaucoup
de flair. Même s'il n'avait pas les preuves, il sentait que
nous préparions quelque chose. Il ne savait pas quoi. Alors
il a voulu crever l'abcès pour le savoir.
Un jour, j'étais à mon bureau de l'institut d'histoire
lorsque des étudiants du Mouvement des Etudiants et Elèves
de Côte d'Ivoire (MEECI) sont venus me voir pour me demander
de prononcer pour eux une conférence sur le thème
"Peut-il y avoir démocratie dans un parti unique ? "J'ai
refusé. Pour des questions de principe. Je suis contre le
MEECI, et je le leur ai dit d'autant plus aisément que j'étais
connu comme le "loup blanc". Je n'avais pas à cacher
que j'étais contre le MEECI, contre le PDCI. Tout le monde
le savait.
Puis un autre groupe est venu me voir plus tard pour me demander
de prononcer une conférence sur "Jeunesse et politique."
J'ai accepté.
Le jour où je suis arrivé sur le lieu de la conférence,
le Théâtre de la Cité, tout le périmètre
aux alentours était bouclé. Je suis donc reparti.
Le lendemain, Pierre Kipré, qui était le secrétaire
général du SYNARES, m'a retrouvé à mon
bureau pour me dire que depuis la veille les étudiants ont
entamé une grève. La rumeur courait que j'avais été
arrêté et de plus, Houphouët-Boigny m'accusait
d'être l'instigateur de tous ces troubles.
Ce dernier, dans sa hargne de nous combattre, venait de nous offrir
une chance historique de nous ouvrir la porte de l'exil. Ce que
nos aînés n'ont jamais pu faire, prendre leurs responsabilités,
c'était à nous de le faire.
L'un d'entre nous devait aller en exil pour faire connaître
notre combat à l'extérieur et c'est moi qui ai été
naturellement désigné. C'est à ce moment que
commence une autre aventure. Aventure individuelle certes mais aussi
aventure collective.
Le
premier problème que j'ai eu à résoudre en
France était de trouver un logement. Je n'avais pas d'argent,
encore moins de statut.
Je suis allé dans un petit hôtel du 16e que je connaissais.
J'y suis resté deux jours, et ensuite je me suis fait accompagner
par Ouraga Obou qui était à Paris pour la rédaction
de sa thèse, chez une de mes amies, Jocelyne Rodriguez. Elle
disposait de deux chambres chez elle, et en a mis une à ma
disposition.
C'est de chez elle que j'ai commencé à entreprendre
les démarches pour l'obtention du statut de réfugié
politique. La lettre que j'ai écrite à ce sujet a
été publiée dans un manuscrit intitulé
"Agir pour les libertés" en 1991.
En juillet, j'ai quitté le domicile de Jocelyne pour aller
passer un mois chez un autre enseignant avant de m'installer à
la rue des Escouffes chez une dame qui a gracieusement mis un appartement
à ma disposition.
C'est dans cette maison, dans le quartier du Marais, que j'ai rédigé
pendant l'hiver 1982, "Pour une alternative démocratique",
ouvrage édité par l'Harmattan en septembre 1983.
Ce livre était très important parce qu'il était
en quelque sorte un appel :
- Un appel en direction de tous ceux qui étaient dans les
cercles marxistes pour leur dire : écoutez, comprenez, ouvrez
les yeux sur le monde tel qu'il est, et non pas tel que vous le
rêvez.
- Un appel en direction des Ivoiriens pour leur dire que seule la
démocratie permet le développement. Pour s'en convaincre,
il suffisait de regarder la carte du monde. Tous les pays développés
sont des pays démocratiques.
- Un appel enfin pour la mobilisation du peuple de Côte d'Ivoire,
pour qu'à moyen ou long terme, nous puissions faire une alternance,
non pas par les coups d'Etat, mais par les urnes.
De
1982 à 1986, Houphouët-Boigny m'ignore; mais alors de
façon superbe. En 1986, il y a les élections législatives
en France. La Droite gagne. Le président du RPR, Jacques
Chirac, devient Premier Ministre. Peu de temps, après, Gaston
Deferre meurt.
C'est à ce moment-là que je reçois un coup
de fil d'un commissaire de police qui veut qu'on parle de la Côte
d'Ivoire.
Je m'y rends en compagnie de mon ami Guy Labertit chez qui j'habitais.
Le commissaire qui était accompagné d'un autre agent
de police me dit:
- Nous ne voulons pas avoir une autre affaire Ben Barka. Le président
Houphouët-Boigny a touché le gouvernement français,
il nous a informé de votre décision de rentrer.
Je lui réponds :
- Moi, mon désir le plus ardent est de revenir dans mon pays.
Mais pas maintenant. Pour le moment, je travaille à ce qu'il
soit instauré un régime démocratique.
Nous
avons discuté sans pouvoir nous comprendre, puis l'entretien
a tourné court.
Évidemment, le lendemain, je me suis précipité
au siège du journal " Libération " qui a
écrit un article sur ce sujet et qui a titré avec
humour: "Gbagbo, l'ivoirien qui n'a pas la côte".
Je voulais me protéger. Dans ces situations, plus vous êtes
dans l'anonymat, plus vous êtes exposés ; et plus on
parle de vous, plus vous êtes protégés.
A partir de ce moment, je vais voir défiler plusieurs personnes
qui prétendront venir me rencontrer au nom d'Houphouët-Boigny.
Je ne sais pas si effectivement c'était le cas, cependant
beaucoup d'Ivoiriens me demanderont de revenir au pays.
Mais avant de rentrer, il était essentiel que nous montrions
au peuple de Côte d'Ivoire ce que nous allions réaliser
une fois au pouvoir. Il était impératif d'écrire
un programme de gouvernement.
Les cadres du FPI ont travaillé sur le sujet. Ils m'envoyaient
les articles, je coordonnais, et corrigeais.
Le premier tome de ce programme - il n'y aura jamais de tome 2 -
est publié en 1987 : " Propositions pour gouverner la
Côte d'Ivoire ".Dès lors, j'estimais que ma mission
était accomplie. Je suis rentré le 13 septembre 1988.
Je
rentrais pour continuer la lutte. Plus précisément,
le parti était en train de préparer le congrès
constitutif du Front Populaire Ivoirien. Je rentrais pour cela.
Mais auparavant, il fallait que je retrouve un travail. Le plus
simple était que l'administration m'affecte de nouveau à
l'institut d'histoire.
Autour d'Houphouët-Boigny, certains lui conseillaient de faire
de moi le ministre de l'Education Nationale ; d'autres suggéraient
plutôt de me confier le ministère de la Culture ou
la direction d'une société privée ou publique.
Il y avait toutes sortes de supputations sur les propositions. Mais
je n'étais pas venu pour être ministre. J'étais
venu continuer mon combat sur le terrain national.
Je dois à la vérité historique de souligner
un trait d'Houphouët-Boigny. Lui-même, de sa bouche,
ne m'a jamais proposé de l'argent, ni aucun poste. Ce sont
des choses qui étaient toujours dites par son entourage.
Je voulais souligner ce point pour mettre les pendules à
l'heure parce que souvent on met beaucoup de légende dans
l'histoire. Je suis finalement retourné à l'institut
d'histoire. Et c'était mieux ainsi, me semble-t-il, pour
tout le monde.
Quand je suis parti en exil, le responsable du parti était
de 1982 à 1986, Simone Ehivet. Ensuite Sangaré Aboudrahamane
a pris la relève et en a assuré la responsabilité
de 1986 à 1988.
Maintenant, il s'agissait d'exister, de tenir ce congrès
constitutif pour doter notre parti d'un texte fondateur, d'un statut
et d'un règlement intérieur. Il s'agissait d'élire
des organes légaux et légitimes de ce parti. C'était
une grande affaire.
Y participaient entres autres, Simone Ehivet, ma sur Koudou
Jeannette, Ouraga Obou, Boga Doudou, Ahibo Koffi, Maître Kouassi
André, Bamba Maurice, Tapé Kipré et Aboudrahamane
Sangaré. Certains se connaissaient, d'autres pas. Quant à
moi, c'étaient la première fois que je rencontrais
Tapé Kipré.
Au sortir du congrès, je suis rentré à Abidjan
parmi les premiers. Anaky a quitté les lieux parmi les derniers
avec Simone. Quand il l'a déposée à notre domicile,
nous avons bu une bouteille de champagne pour fêter l'événement.
Puis il est rentré chez lui et a été arrêté.
Ce fut le début de moments pénibles que nous étions
appelés à vivre.
A partir du moment où Anaky avait été arrêté,
je n'étais plus réellement un clandestin. Je donnais
des interviews, j'écrivais des articles que je dictais à
des amis journalistes à Paris pour qu'ils les publient.
Nous déployions un certain nombre d'activités pour
que notre ami ne reste pas en prison dans l'ignorance de tout le
monde. Nous étions obligés de nous battre presque
à ciel ouvert. C'était le début de la marche
vers le multipartisme.
Durant
cette période, il s'est passé deux faits marquants.
Le premier est que j'ai été mis à quatre reprises
en résidence surveillée entre 1988, date de mon retour
au pays et le 30 avril 1990, date de la proclamation du multipartisme.
Concernant le FPI, je réunis un jour les camarades et leur
dis que c'est le moment d'aller à la préfecture d'Abidjan
déposer les dossiers de reconnaissance de notre Parti. Fallait-il
continuer à rester clandestin ? Ne devions nous pas forcer
le destin ?
J'ai tenu devant eux un raisonnement simple. Nous déposons
les papiers. Si nous sommes arrêtés, l'effervescence
va être encore plus grande dans les rues.
Il n'y avait plus de force de répression sur laquelle le
pouvoir pouvait compter. Car l'armée elle-même avait
déjà marché jusqu'à l'aéroport
et faisait ce qu'elle voulait. Il fallait s'engouffrer dans cette
brèche. Si nous n'étions pas arrêtés,
c'est le multipartisme qui naîtra. Mais dans les deux cas,
nous ne perdions rien. Nous sommes allés déposer les
papiers. J'étais dans le rang avec Boga Doudou et Agbodio
Paul. Dans ces cas-là, j'emmène toujours Boga parce
qu'il est juriste.
Notre tour arriva. J'ai déposé les papiers devant
l'employé de service. Il a regardé, s'est quelque
peu affolé et reprenant ses esprits, a dit :
- Ah non! Monsieur, je ne peux pas. Prenez vos papiers. Allez voir
le préfet ou le secrétaire général de
préfecture. Mais moi, je ne peux pas les prendre.
C'était le 02 avril 1990. Nous allons donc voir le secrétaire
général de préfecture. Il est de l'ethnie dida,
la même que Boga et Agbodio.
Il consulte les papiers et dit en dida : "Qu'est-ce que vous
me faites là ? Attendez".
Il décroche le téléphone et appelle le préfet
chez lui.
Ce dernier lui dit : "Dites-leur de revenir demain". Je
suppose que c'était pour se donner un temps de réflexion
pour consulter le ministre ou le président de la République.
Nous revenons le lendemain 03 avril.
Le préfet nous accueille très gentiment dans son bureau
situé à l'époque sur le site actuel de la mosquée
de la commune du Plateau.
Il reçoit les documents, les lit, appelle sa secrétaire
et lui dicte la réponse qui était positive. Il signe,
cachette et nous tend un récépissé. Nous le
prenons et sortons.
Le multipartisme était né. C'est tout.
Nous étions le 3 avril 1990.
L'article 7 de la Constitution prévoyait déjà
le multipartisme. Il fallait avoir du cran et la volonté
pour forcer ce destin et faire revivre cet article 7.
Sortis de là, nous nous sommes précipités dans
les locaux de RFI, BBC, et de la Voix de l'Amérique. Nous
avons été interviewés. Grand moment d'émotion
!
Les jours suivants, plusieurs partis sont allés se déclarer
et déposer leurs dossiers.
Le 30 avril, le bureau politique du PDCI se réunissait, constatait
qu'il n'y a plus un seul parti en Côte d'Ivoire, mais plusieurs
et en prenait acte.
Le 04 mai, un décret officialisa l'existence des partis politiques,
en application de l'article 7 de la Constitution.
Ce qu'il faut avoir à l'esprit, c'est que les conditions
qui ont prévalu depuis 1989 dans le monde, et la poussée
des militants à l'intérieur du pays, ont fait que
le multipartisme a été concédé.
Je
suis un croyant, et plus j'avance dans ma vie politique, plus s'impose
à moi Dieu, et plus ma foi devient grande. Je ne suis pas
un homme zélé, donc je ne fais pas de tapage autour
de ma foi. Mais c'est très profond.
A partir du 30 avril 1990, j'avais parlé à un certain
nombre de mes collaborateurs.
Je leur ai expliqué que je pouvais mourir tranquille parce
que quand nous étions clandestins, beaucoup d'ivoiriens ne
me comprenaient pas. Beaucoup me traitaient de fou. Comment un cadre,
Docteur des universités françaises, au lieu de se
mettre à la disposition unique de son savoir et de travailler
à l'université, de répondre à l'appelle
d'Houphouët-Boigny, au lieu de tout cela, on le voit arriver
le matin les yeux rouges, les cheveux non peignés. On ne
sait pas d'où il sort, ce n'est pas normal. J'étais
informé que ces discours se tenaient sur mon compte.
J'avais dit à certains de mes proches que c'est Dieu qui
donne le pouvoir. Dieu m'a aidé à sortir de la phase
où les gens ne me comprenaient plus et qu'avec le multipartisme
rétabli, désormais on savait pourquoi j'avais tant
lutté.
Je savais exactement ce que je voulais.
En moi-même, j'avais la force de croire en Dieu et de regarder
de très haut tous ceux qui gouvernaient. Je considérais
qu'ils s'amusaient, qu'ils ne gouvernaient pas la Côte d'Ivoire.
Je ne les prenais pas très au sérieux.
Je ne pouvais pas prendre au sérieux des gens dont la principale
préoccupation était de devenir riche. Je n'ai jamais
été un adorateur de l'argent. Tout le monde a besoin
d'argent pour vivre. Moi-même j'en ai besoin. Je travaille,
je gagne de l'argent, mais je dépense ce que j'ai. Je ne
dépense pas ce que je n'ai pas.
Ma force sur mes adversaires était ma croyance en Dieu et
ma non-croyance en l'argent.
Mais il y avait une chose au-dessus de tout, c'était la mort.
C'était la main de Dieu seul qui pouvait m'empêcher
de devenir chef d'Etat pour donner un autre visage de la Côte
d'Ivoire.
En ce temps là, le prophète que je citais le plus,
était Moïse. Pourquoi Moïse ?
Parce qu'il est le père selon moi de tous les révolutionnaires.
Il a créé à partir du néant. Moïse
s'est présenté les mains nues devant Pharaon qui avait
l'une des armées les plus puissantes du monde. Et c'est Moïse
qui a gagné, ce n'est pas Pharaon.
J'étais convaincu de gagner à terme. Mais en même
temps, je pensais qu'il était possible que je n'entre pas
dans la Terre Promise.
Je pensais qu'il était possible que dans nos rangs un autre
soit élu Président de la République en lieu
et place de Laurent Gbagbo. Il était possible que je meure
avant la victoire. Cela s'est vu dans beaucoup de cas de l'Histoire.
En Haute-Volta, c'est le cas de Ouézzin Coulibaly; en Centrafrique
celui de Boganda, le père de la lutte pour l'indépendance.
C'est David Dako qui a été élu Président
de la République.
J'étais prêt à l'idée que la mort pouvait
me chercher, avant même d'avoir gagné les élections.
Cette idée était en moi. Je faisais cependant mon
travail en laissant la conduite du destin à Dieu.
A partir du 18 février 1992, j'ai commencé à
lire David. A me préparer à construire l'Etat.
J'ai lu presque tous les écrits de David, parce que j'ai
compris que ma vocation était de construire un Etat nouveau.
Telle est ma conviction religieuse, telle est la force que j'ai
puisée dans la Bible pour mon combat politique, et tel est
à ce moment-là ce à quoi je pensais. C'est
pourquoi, quand on m'a arrêté, je souriais. Je n'avais
de problème ni à l'intérieur de mon être,
ni à l'intérieur de mon âme. Je crois que ceux
qui m'ont arrêté en avaient un.
1992,
je suis emprisonné. Ce n'est pas la première fois
que j'étais arrêté, mais la leçon que
j'en ai tirée est la suivante : en politique, quand vous
êtes en prison, ce n'est pas vous qui avez des problèmes.
C'est celui qui vous a enfermé qui en a, parce qu'il se demande
quand est-ce qu'il doit vous libérer. Vous, vous sortez lorsque
la porte vous est ouverte. Tant que celle -ci reste fermée,
vous vous organisez à l'intérieur de la prison.
La prison n'est pas non plus un obstacle à l'accession au
poste de chef d'Etat. Quiconque croit qu'il peut empêcher
quelqu'un d'être chef d'Etat en le mettant en prison se trompe.
Je pense qu'ils m'ont grandi, qu'ils m'ont honoré en m'arrêtant
en 1992. Mais en même temps, ils m'ont montré leur
limite. Ils m'ont montré qu'ils avaient peur. C'est cette
peur qui m'a permis d'affirmer de façon sereine, de façon
prophétique que je serai au pouvoir. Oui : de la prison à
la présidence ! J'étais certain d'être au pouvoir
après cette épreuve. Et j'y suis aujourd'hui.
Vous
trouverez l'intégralité de cet entretien dans le DVD
"Laurent Gbagbo : la force d'un destin" film réalisé
par Henri Duparc
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